L’innocence

2019-11-25

La fin de mon innocence

Marielle est décédée un 25 novembre, il y a maintenant cinquante ans.

Triste anniversaire à souligner.
Mais j’en ai toujours une mémoire aussi vive, malgré toutes ces années…
Parce que je suis le frère de Marielle Archambault. Et que ma grande soeur me manque…
Et qu’il me semble toujours d’actualité d’honorer sa mémoire.
Aujourd’hui, encore, tant de femmes, d’enfants et d’hommes aussi, sont meurtris.

À l’aube de sa jeune vingtaine, Marielle, qui était une jeune femme cultivée, vive intellectuellement, affairée à vivre dans la grande ville, a eût le malheur de se retrouver sur la trajectoire d’un de nos tueurs-en-série canadiens : Wayne Clifford Boden, alias Bill, le vampire-violeur…

J’étais alors âgé de 12 ans.
Et l’innocence de mon âge a été mon salut face à l’horreur et à la souffrance.
J’ai trouvé l’épanouissement avec la musique, l’amitié, la photo et j’ai été sauvegardé grâce au courage de mes parents, le courage du pardon.
Parce que ma mère, sans savoir qui avait perpétré ce geste innommable, lui avait pardonné, tout en implorant Dieu de nous donner la force de surmonter cette épreuve.

 

À cette époque post-Expo 67, époque de la libération des esprits et des corps, c’est plutôt un joug écrasant qui est tombé sur ma petite famille de Joliette.

Nos jours sans histoire se sont transformés en nuits noires et en pâture pour journaux à sensations. Du jour au lendemain, notre quotidien s’est vu habité ou par des gens infiniment compatissants (Dieu merci!) ou par de petites gents devenues comme des espèces de vautours se repaissant du malheur d’autrui.

La nature humaine étant ce qu’elle est, je comprends notre fascination face à la mort de l’Autre. Cela nous permet une certaine distanciation d’avec notre propre fin…

Marielle Archambault
Marielle en vacances (jeune homme inconnu, Floride - circa 1965).

 

Comme si à chaque fois une petite voix intérieure nous disait : ‘Ouf… ce n’est pas moi…’
Pas encore, pas ainsi. Comme si toutes les petites cellules de notre être vibraient fébrilement d’être toujours vivantes.

Il y a: La Mort. Inéluctable.  Et il y a les ‘petites morts’…
Celles qui nous parviennent de la maladresse, de l’ignorance, du manque d’empathie et parfois même, malheureusement, de la méchanceté pure et simple…
Petites morts résultantes des blessures occasionnées par le choc des contacts avec nos pairs.
Je me rappelle cet autre enfant, élève de ma classe de 7iè année, qui m’avait lancé que ‘ma soeur s’était bien fait avoir!’… Je me rappelle cette blessure qui m’avait laissé sans voix, tétanisé par la bêtise, enragé intérieurement de perdre ainsi encore un peu plus de mon innocence…

Une grande partie de la souffrance générée par la violence vient de l’écho que nos êtres renvoient maladroitement ainsi entre nous, croyants innocemment que nous sommes épargnés… des petites morts engendrées par nos paroles ou par nos coups.

Le respect, la non-violence, la compassion, l’Amour inconditionnel sont les seuls remèdes. C’est de cela qu’il faut se nourrir.

J’ai pris toute ma vie à essayer de comprendre, sans trop poser de questions…
Parce qu’il est trop difficile d’extirper un sens de ces plaies qui ne guérissent jamais, qui font si mal… comme un membre amputé qui se ferait toujours sentir.

Je connais bien mon histoire pour l’avoir vécu moi-même.
Et j’ai bien vu et entendu mes parents chercher la vérité.
J’ai entendu et lu aussi bien des choses (et encore aujourd’hui, des faussetés).

Aux frissons de la morbide humanité, je répondrai par un grand rire!… et je crierais : NOUS les Vivants!
Marche funéraire
Mes parents, une cousine et moi, marchant au sortir des funérailles de Marielle, décembre 1969.
Combien d’âmes devront-elles être sacrifiées?…
Combien d’êtres devront encore souffrir?…
Avant que nos consciences ne s’élèvent jusqu’à la libération de ce sombre aspect de la nature humaine…
Car il s’agit bien de cela: choisir.
Choisir, de l’éveil jusqu’à notre sommeil, de respecter la Vie et l’Autre.
Ou choisir de vibrer, de s’intoxiquer à ce puissant poison de Thanatos…

LA vérité n’appartient qu’à Marielle.
Et aussi à cet homme, décédé en prison en 2006.
Bouclant ainsi la boucle, la mort confronte toutes les âmes.

Il n’est plus de notre ressort de juger.
Il faut juste s’appliquer à comprendre un peu et ne plus perpétuer ces maux.

Avec le temps, j’ai compris que mes parents n’auraient rien pu faire.
Et c’est ce que j’ai réussi à expliquer à ma mère, peu avant que sa vie ne s’achève.
Pour des parents affligés par un tel sort, le remords et la culpabilité deviennent une hantise de tous les jours. Et comment auraient-ils pu éviter ce destin à ma soeur?
J’ai compris qu’elle avait eu affaire à un prédateur.
Et dans cette vue, il n’y avait rien à faire.
Parce qu’une fois dans la mire de ton bourreau, ton sort en est jeté, malheureusement.
Il fera tout ce qu’il sait faire et doit faire pour arriver à ses fins, et cela sans éveiller les soupçons.

Marielle a été piégée, ainsi.
Elle, qui était si sélective, si peu superficielle, si difficile à contenter, a été trompée par le mensonge, l’hypocrisie, la duplicité et la folie.
Elle n’a fait probablement qu’une faute : celle de s’intéresser à une personne d’exception (si je peux dire) qui lui semblait ‘différente’ comme elle l’était elle-même…

À l’Amour, la folie des hommes a répondu par le mépris…

Pourquoi en parler, encore, aujourd’hui…?
Pour ne pas oublier.
Parce que de toute évidence, le monde n’a rien compris.
Il nous faut encore des plaies, béantes, pour y enfouir nos regards de Thomas…
Avant de comprendre le mal que cela fera de poser certains gestes…

Ne pas oublier que la disparition d’un enfant est la pire chose que des parents puissent vivre.
Ne pas oublier que l’horreur existe. Ça semble maintenant un système médiatisé, banalisé, quasiment organisé et divertissant.
Ne pas oublier que face à lui, c’est nous qui faisons la différence.
Par les réponses que nous lui donnons.
Par les gestes que nous posons.
Et qu’ainsi nous ne sommes pas impuissants.

Ne pas oublier pour honorer mes parents, qui ont vécu si courageusement.
Comme tant d’autres le font, aujourd’hui.

Pour remercier la Vie de tout ce qu’il m’a été donné de vivre.

Pour dire à Marielle que je regrette qu’elle m’ait été enlevée…
J’irais bien au resto avec elle.
Ou passer Noël chez elle.

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    2 comments

  • Reply

    Jean-René, j’ai les larmes aux yeux. Je n’ai pas de mots. Je ne pourrais jamais oser prétendre comprendre le mal, la douleur et la souffrance qui se sont abattus sur toi et ta famille. Et toi, tout jeune, dans ce maelström de déchirements, tous les dégâts qui ont suivi, les déraillements, la noirceur, les blessures, les hurlements, les silences. Je te promets de ne pas oublier et de faire une différence par mes actions.

    • Reply

      Ma chère Pascale, tu fais déjà une différence!… juste par ta présence auprès de ta famille et avec le cheminement que tu as fait!

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